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  JE PARLE FRANÇAİS
  La disparition
 
LA DISPARITION


Il ouvrit les yeux et il eut comme première impression de se retrouver dans un de ces vieux films en noir et blanc (comme ceux de son enfance). Il cilla à plusieurs reprises. Rien ne changea.
Même l’écran de son ordinateur (qu’on lui avait pourtant vendu comme capable de reproduire rien moins que 65.536 variétés de couleurs) ne lui proposait plus que le noir, le blanc et quelques gris rachitiques.
Le noir qu’il percevait était plat, métallique, mathématique, froid : rien à voir avec ces noirs qu’il avait connus mystérieux, diversifiés voire changeants.
Quant au blanc, il n’était ni éclatant, ni brillant, ni fantasque mais bien primaire, opposé au noir tout simplement, sans aucune originalité !
Dans un premier temps, il pensa que sa perception inhabituelle était circonscrite à ses lieux de vie : sa chambre, sa salle de séjour, son bureau ou sa salle de bain (où tout était blanc et noir en effet, blanc pour les carrelages et noir pour les patères) mais un simple coup d’œil par la fenêtre le convainquit du contraire : les tuiles rouges de la maison voisine ne l’étaient plus, le chat roux ressemblait au chat gris, les fleurs du parterre ne rivalisaient plus que de forme. S’agissait-il d’un quelconque phénomène physique (une perte d’énergie cosmique soudaine mais momentanée, une couche d’ozone plus trouée que de coutume, une explosion nucléaire) ? Il dut se rendre à l’évidence après avoir allumé et éteint à plusieurs reprises les luminaires, le four à micro-ondes, la télévision (tiens, serait-on revenu dans les années cinquante, se demanda-t-il en voyant un documentaire sur les fleurs tropicales, lamentablement privées de leurs couleurs éclatantes ?) ou encore après avoir changé le logiciel de dessin sur son ordinateur : inexorablement, les couleurs étaient en train de lui échapper...
Une légère sueur froide lui perla aux tempes. Vert de peur, il décida de s’asseoir et de faire appel calmement à ce qui lui restait de raison. Les hypothèses se mirent à éclore dans son esprit battant déjà la chamade. Ses yeux avaient-ils perdu cette nuit la capacité de percevoir les couleurs ? Ou était-ce cette liqueur de lait artisanale que Sarah, sa compagne, lui avait fait goûter hier soir et qui lui avait semblé douteuse ? Ou ce gigot d’agneau englouti sans retenue au repas précédent (les moutons seraient-ils devenus fous eux aussi?) et à propos duquel il s’était permis une plaisanterie (du genre “l’agneau de Dieu”) à l’intention de ses amis croyants attablés avec lui ? Serait-ce une vengeance du ciel ? Il sentait qu’il se mettait à délirer...
Et si c’était tout simplement cet abus de l’écran d’ordinateur dont certaines publicités prédisaient la nocivité ? Il tenta de se remémorer tous les événements de la veille et particulièrement de la soirée. Il se concentra. Mais oui, bien sûr, il avait oublié quelque chose. Sarah ne s’était pas contentée de tenter de le saouler à la liqueur de lait, elle s’était aussi jetée sur lui avec plus d’empressement que d’habitude et lui avait fait atteindre le septième ciel ! Il avait même cogné de la tête le bois du lit ! La zone du cerveau qui traitait les couleurs ne se trouvait-elle pas justement là, à la jonction du lobe temporal et du lobe occipital ?
Rouge de colère envers lui-même, il se leva, sortit, s’assit à la terrasse du premier troquet venu et commanda une grenadine. Tout semblait normal autour de lui. La place était noire de monde, l’activité des commerçants était grande : les devantures des magasins se libéraient de leurs volets mécaniques, le libraire sortait ses présentoirs sur le trottoir, la fleuriste disposait les bouquets dans des pots en aluminium délavé devant la vitrine... Aïe, les fleurs ! Certes, il devait y avoir des œillets blancs et même une rose noire, mais pour le reste ? Il reconnaissait les capucines, les bégonias et les glaïeuls grâce à leur forme mais était incapable de dire s’ils étaient rouges, violets ou bleus.
- Ce sera cinquante francs, Monsieur. En même temps, un verre d’eau grise apparaissait devant lui. Il dut y porter les lèvres pour se persuader qu’il s’agissait bien là de la grenadine commandée (rouge) et non d’une menthe à l’eau (verte).
Il prit sa voiture et s’élança dans la ville. Elle lui apparut encore plus grise que d’ordinaire. Là, le feu était vert (simple, le vert est toujours en-dessous !).
Il décida de se mettre au vert. Il sortit de l’agglomération et prit le chemin du parc proche. Au pied d’un arbre (dont il imaginait le vert tendre, oui, on était au printemps), il médita longuement. Devait-il consulter un médecin, se confier à Sarah ou se suicider ? 
Cette dernière solution lui apparut comme nettement exagérée. Il n’était ni aveugle, ni sourd, ni paralytique que diable (infirmités qu’il avait toujours redoutées) !
Après tout, qu’était-ce que la couleur sinon cette vibration particulière de la lumière, ces longueurs d’onde différentes ? Certes, il se disait bien qu’il ne pourrait plus apprécier à sa juste valeur “Les tournesols” de Van Gogh ou une composition de Vasarely, mais à part ça ? Bien sûr, des nuances allaient désormais lui échapper. Ce soir, Sarah serait-elle habillée de sa robe ocre ou plutôt lilas ? Chausserait-elle des escarpins jaune paille ou bleu pétrole ? Porterait-elle des sous-vêtements bengaline ou bordeaux ? L’incarnat de sa peau satinée lui échapperait. Tout risquait de lui apparaître bistre ! Et s’il lui avait pris l’envie soudaine de teindre ses cheveux ? Le verrait-il ? Il ne pourrait apprécier sa toison auburn et encore moins reconnaître (c’était un sujet permanent de dissension entre eux) qu’ils étaient brun foncé et non noirs !
Il se mit à en rire, mais s’aperçut très vite que son rire état ... jaune. N’était-il pas en train de minimiser presque consciemment les conséquences de sa nouvelle infirmité ? Il en était là de ses pensées lorsqu’un point rouge (pourpre plus exactement) attira son regard à travers les sous-bois. Rouge ? Oui, c’était bien du rouge.
Il tenta avec succès de ne pas le perdre des yeux. Il s’y accrochait comme à une bouée d’espoir : ses bâtonnets rétiniques étaient-ils en train de recouvrer une partie de leurs facultés ? 
Le point pourpre trottinait (oui, c’est le terme) dans les fourrés et se rapprochait de lui avec une sorte d’obstination. Il distingua bientôt quatre petites pattes et comprit qu’il s’agissait d’un chien couvert d’un manteau et tenu au bout d’une laisse. 
Il ne fallait surtout pas qu’il le perde de vue : le suivre, courir derrière lui s’il le fallait, cligner des yeux le moins possible pour ne pas être privé tout à coup de cette couleur qu’il n’avait jamais aimée (il lui avait toujours préféré le rouge fuchsia, le vert chartreux) mais qui aujourd’hui prenait une importance inégalée à ses yeux... 
Mais ce qu’il voulait surtout éviter, c’était d’attirer l’attention de la maitresse ou des mémères assises, désœuvrées, le long du chemin sur des bancs probablement verdasses !
Les yeux fixés sur l’animal, comme hypnotisé, il traversa ainsi tout le parc et aboutit dans un quartier résidentiel où la madame au chien-chien avait l’air d’être chez elle. Elle se retourna à plusieurs reprises et il eut la sensation d’avoir été découvert. Si elle l’interrogeait, que répondrait-il, rouge de confusion ? Il ne pouvait manifestement pas dire la vérité. Une réponse du genre : “Madame, je m’intéresse à la couleur du manteau de votre chien” serait du plus mauvais effet et risquait, de plus de le faire passer pour quelque peu dérangé...
C’est alors que le point rouge se mit à se balancer de gauche à droite, comme au bout d’une ficelle. Intrigué, il ouvrit des yeux étonnés. La mise au point se fit sur son porte-clé rouge que Sarah tenait devant son visage.
- Alors, dit-elle, tu m’en as fait voir, cette nuit...Lève-toi, paresseux, il est temps !
Il ne put lui exprimer à quel point il était heureux de retrouver le vert olive de l’unique lampadaire de la chambre (qu’il abhorrait d’habitude) ni le brun (véritablement crado) du tapis plain, ni encore le bleu sale des plinthes qui courraient effrontément autour de la pièce. 
Tout était rentré dans l’ordre. Ce matin-là, il s’extasia devant toutes les nuances de couleur qu’il rencontrait et sa secrétaire se demanda longtemps pourquoi il avait exigé un rose plus pâle que celui qu’elle lui proposait pour les nouveaux classeurs dont son bureau allait être équipé.
Ce n’était vraiment pas son habitude !

Henry Landroit

QUESTIONS:

  1. Comment la fonction narrative est-elle assurée ?
    1.   Le narrateur n’est pas un personnage.
    2.   Le récit est écrit tantôt à la troisième personne, tantôt mené par Sarah.
    3.   Le récit est mené tantôt par Sarah, tantôt par un monsieur dont le nom n’est pas mentionné..
    4.   Sarah est la narratrice.
  2. De quelle « disparition » est-il question dans le récit ?
    1.   Le narrateur a perdu la mémoire : ses souvenirs ont disparu.
    2.   Le personnage principal ne perçoit plus les couleurs : elles ont disparu.
    3.   C’est le temps qui a disparu : le héros flotte dans un présent qui s’éternise.
    4.   Le héros est confiné dans le cadre coutumier auquel son espace est réduit.
  3. Par quel qualificatif la couleur blanche est-elle caractérisée ?
    1.   L’adjectif « éclatant » caractérise ce blanc.
    2.   Le narrateur considère cette couleur comme « fantasque ».
    3.   Ce blanc est qualifié de « primaire ».
    4.   La couleur blanche n’est pas autrement précisée dans le texte.
  4. Pourquoi le texte renvoie-t-il le lecteur aux années cinquante ?
    1.   Cette période d’après-guerre vit disparaître beaucoup de contraintes.
    2.   À cette époque, la télévision était uniquement en noir et blanc.
    3.   Le personnage principal est né à cette époque.
    4.   Aucune allusion à ces années n’apparaît dans le texte.
  5. Qui est Sarah ?
    1.   Sarah est la sœur du personnage principal.
    2.   Sarah est la mère du personnage principal.
    3.   Sarah est la fille du personnage principal.
    4.   Sarah est la compagne du personnage principal.
  6. Comment les fleurs se distinguent-elle encore aux yeux du héros ?
    1.   Le héros distingue les fleurs à leur parfum.
    2.   Le héros distingue les fleurs par leur forme.
    3.   Le héros n’est plus en mesure de voir les fleurs.
    4.   Le texte ne précise pas ce détail.
  7. Quels peintres sont-ils évoqués dans le récit ?
    Copiez les deux noms dans le champ ci-dessous sans « et » ni signe de ponctuation.
    (Après deux essais erronés, un choix multiple vous est proposé)


  8. Quel phénomène dans le parc tire le héros de sa complainte sur son état ?
    1.   Sarah le rejoint dans le parc.
    2.   Des cris d’enfants sortent le héros de sa prostration
    3.   Un point rouge attire son regard.
    4.   Un chien s’est mis à aboyer furieusement.
  9. Le texte comporte de nombreux jeux de mots portant sur la couleur : notez-en un exemple.
    Copiez votre réponse sans signe de ponctuation dans le champ ci-dessous.
    (Après deux essais erronés, un choix multiple vous est proposé)

    ...........................................................................................................................................................
  10. Quel est l’état d’esprit du héros à la fin du récit ?
    1.   Le héros a développé la phobie des chiens.
    2.   Le héros se refuse à utiliser encore un ordinateur.
    3.   Il manifeste un goût inconditionnel pour tout ce qu’il détestait naguère.
    4.   Le héros a sombré dans la mélancolie et la dépression.
  11. Quel est le ton de ce texte ?
    1.   Le texte est empreint d’une couleur tragique.
    2.   Le texte relève du registre élégiaque, lyrique.
    3.   Le texte est résolument polémique, satirique.
    4.   Le texte use volontiers du ton comique.
  12. Cochez toute affirmation exacte, et aucune autre.
    1.   Le porte-clés rouge que Sarah agite était un chien dans le rêve du héros.
    2.   La veille, Sarah avait servi de la blanquette de veau.
    3.   Les amis du couple reçus la veille sont athées.
    4.   L’histoire se produit en hiver.
 
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